Ouvrez n’importe quel manuel d’histoire de France et comptez les noms de femmes qui y figurent en dehors de Jeanne d’Arc et de quelques reines. Le compte sera vite fait — et pourtant, elles étaient là, à chaque siècle, à inventer, explorer, soigner, résister. Ce n’est pas qu’elles ont manqué d’audace ou de talent : c’est que l’Histoire, telle qu’on l’a longtemps racontée, a simplement choisi de ne pas les retenir. Voici six d’entre elles, pour commencer à corriger le tir.
Christine de Pizan, la première femme à vivre de sa plume
Retour au XIVe siècle. Veuve très jeune, avec des enfants et une mère à sa charge, Christine de Pizan fait un choix inédit pour une femme de son temps : elle décide de vivre de l’écriture. Poétesse d’abord, puis autrice de traités, elle rédige La Cité des Dames, un ouvrage où elle réunit, une à une, des figures féminines que l’Histoire avait déjà commencé à oublier de son vivant — comme un écho troublant à ce que nous faisons ici, sept siècles plus tard. On la considère aujourd’hui comme l’une des premières femmes d’Europe à avoir vécu de sa production littéraire, à une époque où ce simple fait relevait de l’exploit.
Jeanne Barret, la première femme à avoir fait le tour du monde
Au XVIIIe siècle, les femmes n’ont tout simplement pas le droit de monter à bord des navires de la marine royale. Jeanne Barret contourne l’interdit en se faisant passer pour un homme et embarque comme assistante du botaniste Philibert Commerson lors de l’expédition de Bougainville. Pendant des mois, elle herborise, classe, porte les caisses les plus lourdes — et personne, ou presque, ne perce son secret avant que le voyage ne soit bien avancé. Elle devient ainsi l’une des premières femmes à avoir accompli un tour du monde. Son nom n’apparaît presque jamais dans les récits de l’expédition, alors que sans son travail de terrain, une partie des collections botaniques rapportées en France n’existerait tout simplement pas.
Émilie du Châtelet, la physicienne qu’on réduit à une liaison
Dites « Émilie du Châtelet » et on vous répondra souvent « la maîtresse de Voltaire ». C’est vrai, et c’est surtout la partie la moins intéressante de sa vie. Émilie du Châtelet est avant tout une physicienne et mathématicienne de premier plan, autrice d’une traduction commentée des Principia de Newton qui reste, aujourd’hui encore, une référence en français. Elle y ajoute ses propres travaux sur l’énergie cinétique, à une époque où une femme ne pouvait même pas assister aux séances de l’Académie des sciences sans autorisation spéciale. Voltaire lui-même reconnaissait volontiers qu’elle le dépassait en mathématiques — un détail que les manuels ont curieusement moins retenu que le reste de leur relation.
Nicole-Reine Lepaute, l’astronome qui a calculé le retour d’une comète
En 1758, prédire le retour de la comète de Halley demande des mois de calculs manuels d’une précision folle. Nicole-Reine Lepaute travaille aux côtés de Jérôme Lalande et Alexis Clairaut sur cette prédiction — un travail si considérable que Lalande écrira plus tard avoir craint de « perdre la raison » sans son aide. Elle poursuivra une carrière d’astronome et d’autrice d’éphémérides pendant des décennies, avant que son nom ne s’efface progressivement des versions ultérieures du récit, au profit de ses seuls collaborateurs masculins.
Louise Bourgeois Boursier, la sage-femme qui a écrit pour les femmes
Sage-femme de la reine Marie de Médicis au tout début du XVIIe siècle, Louise Bourgeois Boursier accouche les enfants royaux — dont le futur Louis XIII — dans un contexte où la mortalité maternelle reste terriblement élevée. Ce qui la distingue vraiment, c’est qu’elle prend la plume : ses traités sur les accouchements et les maladies des femmes comptent parmi les premiers ouvrages médicaux publiés par une femme en France. Elle y consigne une observation clinique fine, souvent en avance sur les pratiques de ses confrères médecins, qui ne manqueront pourtant pas de la discréditer publiquement lorsqu’un accouchement royal se passera mal.
Rose Valland, celle qui a sauvé des milliers d’œuvres d’art
Pendant l’Occupation, Rose Valland est une simple attachée de conservation au musée du Jeu de Paume, à Paris, devenu le lieu de transit des œuvres d’art spoliées par les nazis avant leur départ pour l’Allemagne. Ce que les occupants ignorent, c’est qu’elle comprend l’allemand — et qu’elle note, chaque jour, en secret, la destination de chaque tableau. À la Libération, son carnet permettra de retrouver et de restituer des milliers d’œuvres. Elle poursuivra ce travail de récupération pendant des années après la guerre, avec une discrétion telle que son rôle réel ne sera pleinement reconnu que des décennies plus tard.
Pourquoi ces noms nous semblent-ils si nouveaux ?
Aucune de ces six femmes n’a agi dans l’ombre par choix : Jeanne Barret a dû se cacher pour exister, mais les cinq autres ont publié, calculé, soigné et résisté au grand jour, parfois sous les yeux des plus grands savants ou dirigeants de leur époque. Ce qui les a effacées, c’est ce qui vient après : le choix, répété pendant des siècles, de raconter l’Histoire à travers les noms d’hommes, en reléguant leurs contributions à des notes de bas de page — quand elles y figurent.
Ce mécanisme n’a rien d’un hasard. Pendant des siècles, ce sont très majoritairement des hommes qui ont écrit les manuels, sélectionné les programmes scolaires et décidé quels noms méritaient de passer à la postérité. Une femme devait souvent accomplir deux fois plus, dans des conditions deux fois plus difficiles, pour espérer une fraction de la reconnaissance offerte à ses homologues masculins — et encore, cette reconnaissance s’effaçait fréquemment dès la génération suivante, faute de transmission. Ce n’est donc pas seulement une question de mémoire : c’est une question de qui a eu le pouvoir de décider ce qui méritait d’être retenu.
C’est tout le projet du livre Histoire de France par ses femmes oubliées, signé Maxime Ardouin chez JmR Éditions : ne pas se contenter de ces quelques portraits, mais reconstituer, chapitre après chapitre, tout un pan de l’Histoire qu’on ne nous a jamais raconté à l’école. Si ces six destins vous ont donné envie d’aller plus loin, le livre est fait pour vous.
— La rédaction JmR Editions

